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DOSSIER / gÉNÉRATION Alphia

Que signifie naître dans un monde façonné par l’intelligence artificielle ? Dans une dizaine d’années, une génération atteindra l’âge d’en faire un usage structuré, d’interagir avec elle comme avec une évidence du quotidien.

De la même manière que j’ai grandi avec Internet, ceux nés en 2023 grandiront avec l’intelligence artificielle. Quels usages développeront-ils ? En quoi cette familiarité transformera-t-elle leur manière de penser, d’apprendre et d’agir ?

Disclaimer : Ce texte reflète des observations personnelles et des réflexions sur l’évolution de l’intelligence artificielle. Il ne prétend pas représenter l’ensemble des usages ou des impacts de ces technologies.

Je distingue deux choses : le développement de l’intelligence artificielle comme une technologie efficace et l’intelligence artificielle comme une technologie de masse. Internet existait avant moi, mais seulement pour une poignée d’universitaires, pour les armées, pour les personnes les plus aisées. L’IA existait avant la génération Alpha. J’ai moi-même été habituée à concevoir l’intelligence artificielle dans mon imaginaire : Pinocchio, Terminator, Numéro 9, C-3PO. Mais on ne parlait pas d’IA à proprement parler, seulement de l’aboutissement d’une chaîne de développement technologique qui devait mener à des robots comparables aux humains. Une conception très éloignée de ce qu’est devenue cette technologie intelligente.


ÉPISODE 1 /

POURQUOI NOUS NE VIVRONS JAMAIS AVEC C3P0

Loin des fantasmes, des rêves d’enfant et des réalisateurs hollywoodiens, l’IA n’est pas grand-chose de plus qu’un outil. On crée déjà quelques robots humanoïdes qui accomplissent des tâches de maintenance. Mais avouons-le, ils sont plus des canaux marketing pour les entreprises qui les conçoivent que de vraies solutions. Tous les ans, on voit émerger du néant un de ces robots révolutionnaires. Celui-ci sait sauter ! Celui-ci ne tombe pas si on le pousse ! Ils seraient apparemment utiles sur le champ de bataille — c’est toujours là que tout commence en technologie —, mais ne pourraient pas encore faire votre vaisselle, ni éduquer vos enfants.

Ce que l’on oublie, quand on parle de technologies et plus précisément d’IA, c’est de penser aux besoins réels des usagers. Car après avoir travaillé pendant deux ans dans le milieu, je peux vous dire que l’économie pousse naturellement le développement technologique dans un sens ou dans l’autre selon les avantages concurrentiels que cette technologie peut apporter aux grandes et moyennes entreprises ainsi qu’aux consommateurs. Ce n’est pas l’inverse qui se passe. Une entreprise crée rarement un nouveau LLM — Large Language Model, en gros GPT, Claude… — en pensant créer un nouveau besoin. Elle répond à un besoin déjà existant. Une dynamique assez basique de demande / offre. Je ne révolutionne rien — mais il est important de le rappeler pour la suite de mon raisonnement.

Vous avez plus besoin d’un GPT qui rédige vos mails plutôt qu’un robot qui fait votre vaisselle ! Pour cela, vous avez un lave-vaisselle. Vous avez plus besoin d’un agent qui résume vos réunions de travail plutôt qu’un robot qui apprend à lire à vos enfants. Pour cela, vous avez des professeurs. Vous me suivez ?

Je caricature, je grossis le trait évidemment. Mais, si l’on affine le raisonnement et que l’on admet qu’il existe des besoins quotidiens liés aux robots humanoïdes — besoins pour les personnes en situation de handicap, besoins pour de l’assistance aux personnes âgées, etc. — ce besoin ne sera jamais assez « de masse » pour générer une habitude chez les consommateurs. Quand on parle d’Internet, on peut parler d’une révolution générationnelle. Internet est partout, nous l’utilisons tous au quotidien. Les technologies qui transforment une génération sont celles qui modifient la structure cognitive ou communicationnelle de masse. Il est peu probable qu’un robot humanoïde atteigne ce statut. Trop coûteux, trop complexe, trop spécifique.

Ceci étant dit, une fois que l’on s’est débarrassé de l’image traditionnelle du robot, il est évident que nombre d’entre eux servent au quotidien et que le marché de la robotique est au plus haut. Selon une étude publiée en février 2026 par le Market Growth Reports — source d’études de marché professionnelle —, le marché mondial des robots destinés aux particuliers était estimé à environ 50 579 millions de dollars en 2024, devrait atteindre 62 166 millions de dollars en 2025 et dépasser 323 507 millions de dollars d’ici 2033, avec un taux de croissance annuel moyen de 22,9 %. Robots ménagers, robots d’assistance vocale… Tous sont déjà dans nos maisons.

Mais quand l’on parle d’IA, on voit comme point final de l’évolution de cette technologie une IA à la C-3PO, et c’est de cette projection qu’il faut se défaire, selon moi. La génération Alpha ne sera probablement pas la génération des robots humanoïdes sortis de la pop culture. Elle sera celle des intelligences invisibles, intégrées aux outils qu’elle utilise déjà.

Le seul besoin de masse auquel répondent les quelques robots humanoïdes est un besoin de divertissement. Aussitôt produits, ils se retrouvent dans une vidéo virale avant de disparaître dans l’oubli jusqu’à l’année suivante où ils reviendront avec une nouvelle fonctionnalité « révolutionnaire » — ne pas renverser un plateau rempli d’une dizaine de verres. Mais les grandes avancées en intelligence artificielle ne dépendent pas de notre attrait étrange pour les hybrides mi-chat mi-brioche qui inondent Internet, ni pour l’empathie virale que nous développons pour Atlas — celui que l’on voit partout sur Internet, développé par l’entreprise Boston Dynamics.

D’ailleurs, quand on creuse un peu à propos de Boston Dynamics, on se rend vite compte que leurs robots les plus viraux ne suffisent pas à les rendre rentables. Selon un article de L’Express, titré « Boston Dynamics, que reste-t-il de l’ex-star des robots humanoïdes ? « Le sujet n° 1 pour eux, c’était le buzz » », publié en novembre 2025, l’entreprise proposerait des robots encore immatures. Son PDG, Robert Playter, affirme pourtant : « Il y a une certitude, d’ici 10 ans, les robots seront chez nous ». Mes réflexions me poussent à penser le contraire.

Il y a une différence majeure entre ce que nous projetons comme « la technologie de demain » et la technologie quand nous arrivons à ce « demain ». Nous manquons de rationalité quand nous nous mettons à projeter. Pour tomber juste, il faut commencer par se demander : « De quoi avons-nous besoin actuellement ? ». La technologie ne progresse pas vers nos fantasmes, elle progresse vers les besoins solvables.