Pourquoi vous recevez des SMS de Rachida Dati ? La nouvelle tactique politique du message personnalisé.

Cet après-midi, une de mes amies envoie une capture d’écran de son téléphone dans un groupe Messenger. Dessus, je lis une notification de message :

« Élections 22/03 : Rachida DATI souhaite vous adresser un SMS politique. Pour refuser, exercer vos droits, cliquez ici : mon-sms.com/STOP. STOP 36180 »

Dans la foulée, une autre amie envoie une photo d’un SMS. Il contient les mêmes mots, mais à la place de la candidate à la mairie de Paris, il est question de la candidate LFI pour la mairie de Nancy, Sarah Farghaly. On la relance rapidement :

« Grace à votre mobilisation, Nancy insoumise est au 2e tour ! Dimanche, votez & faites voter Sarah Farghaly pour envoyer des élu-es de combats au cons…»

Deux heures plus tard, SelfContact relance sur le projet Dati.

« Dimanche, on change ! L’alternance est à portée de voix. Pour un Paris + SUR et + PROPRE, j’ai besoin de vous ! Fidèlement, Rachide Dati. STOP 36180»

sms envoyés à mon amie

Première question que je me pose : comment ont-ils accès à leurs numéros de téléphone ? Car ces messages ne sont pas des spams, mais bien des campagnes ciblées par SMS. Mal ciblées, puisque ma seconde amie ne vit plus en Moselle depuis des années. Pire encore, elle est de Metz — et croyez-moi, ça n’a rien à voir ! En effectuant mes recherches, je comprends que la récupération des données téléphoniques est très réglementée en France, mais que plusieurs stratégies existent pour procéder à ce genre d’envois. Voilà les scénarios possibles :

  • Leurs données ont été transmises par des bases commerciales aux candidats.
  • C’est une plateforme, comme Self Contact, qui s’occupe de l’envoi de SMS, un sous-traitant disposant de bases de données massives, elles aussi constituées de manière commerciale. 
  • Leurs numéros ont été inscrits par quelqu’un ou par elles-mêmes dans une base de données militante — ce qui est exclu dans notre cas.
  • Les numéros ont été générés aléatoirement — ce qui est aussi exclu, car les municipales nécessitent un ciblage géographique.

Par contre, il est très peu probable, en raison du cadre juridique que fixe le Règlement général sur la protection des données (RGPD), que leur numéro ait été partagé depuis une base de données publique française.

Dans tous les cas, puisque l’on exclut la génération de numéros aléatoires, leurs données sont donc actives dans une base récente et privée. Cette conclusion ne rassure personne, même si nous sommes des millennials, conscients que le commerce de données fait partie intégrante d’Internet.  Recevoir des messages politiques, c’est différent !

image libre de droit

Et alors, pourquoi est-ce différent ? Pourquoi cela nous fait-il réagir ? On rigole bien d’avoir un « agent du FBI » dans nos téléphones qui écoute tout ce que l’on dit. Nous devrions être habitués.

Plusieurs phénomènes expliquent nos réactions, selon moi :

  • Ensuite, l’envoi d’un SMS brouille la limite entre le privé et la vie publique. C’est intrusif. C’est dérangeant, car on imagine Rachida Dati taper le SMS. Les politiques sont des personnalités de la télévision, de la radio, peut-être de meetings, mais jamais des intimes qui nous contactent en privé.
  • Quatrièmement, on se pose des questions sur le partage de nos données et donc sur la sécurité.
  • Et pour finir : ça fait très américain ! Ce genre de pratiques est en effet très répandu outre-Atlantique. Et ce n’est pas un argument en faveur des campagnes par SMS. Rapidement, dans notre groupe Messenger, on se dit : « Trump le faisait pendant sa campagne ».

Est-ce vraiment quelque chose qu’ont démocratisé les campagnes américaines, ou la politique internationale subit-elle plutôt une transformation mondiale liée au développement des réseaux sociaux, d’Internet et du commerce de données ?

Je dirais : « un peu des deux ». Trump a certainement popularisé l’usage massif des réseaux sociaux en campagne et ainsi brouillé les limites de l’espace privé. Mais cette brouille est devenue globale. Pour mieux comprendre les effets du nouveau « marketing politique », je vous conseille la lecture de cet article sur le cas français : « Campaigning across platforms: how party status, social profiles, and emotional tone shaped user engagement with French MPs during the 2022 presidential election ».

Comme je le disais dans un précédent blog, TikTok remet aussi en question les méthodes établies par la télévision et la radio : les discours y sont plus personnels, ciblés, parfois comiques, et les candidats plus humanisés. L’envoi de SMS politiques s’inscrit parfaitement dans cette évolution des cadres privés et publics.

image libre de droit

Mais, quand on parle d’américanisation, c’est surtout en raison du peu de limites qui existent outre-Atlantique concernant la protection des données des électeurs. Tout se commercialise et les données d’électeurs n’échappent pas à cette dynamique primordiale du libéralisme.

Toutefois, même si l’on s’inspire de ce qui se fait en Amérique, davantage de lois pour la protection des données existent en Europe. C’est ce qui explique les « pincettes » que prend Self Contact : « Pour refuser, exercer vos droits, cliquez ici : mon-sms.com/STOP. STOP 36180 ». Tout message politique, envoyé en France, doit inclure une procédure simple pour se désinscrire.

Si, comme moi, vous voulez comparer les SMS français à ceux américains, voilà quelques exemples de ce que reçoivent les citoyens états-uniens pour les inciter à voter :

Et en effet, ces messages sont plus directs, plus trash et utilisent des méthodes de communication discutables. Mais devons-nous pour autant nous sentir à l’aise avec les messages français envoyé par Self Contact ? Les limites ne vont-elles pas finir par disparaître aussi en Europe ?

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