Le sujet de la violence militante est remis au goût du jour. Il émerge régulièrement dans le débat public, souvent pour dénoncer les pots cassés — ou les gueules cassées — qui accompagnent toute formation de cortèges revendicateurs. Gilets jaunes, manifestations en marge du mouvement américain Black Lives Matter, mobilisation pour la reconnaissance des bavures policières — pour le cas Nahel Merzouk —, etc.
Cette fois, on change un peu de paradigme, puisqu’on ne parle plus d’une autorité gouvernementale ou policière contre un cortège populaire, mais de deux groupuscules militants d’opposition. Je ne m’aventurerai pas ici à faire une analyse précise du cas Quentin Deranque, ni à revenir sur ses engagements politiques pour déterminer si oui ou non nous lui accordons notre pitié. Suffisamment de tribunes et de médias font déjà ce travail.
Mais j’aborde ce sujet dans un autre objectif : mettre en lumière ce que j’appellerais l’oubli de la violence sociale. Dans le cas Quentin Deranque, on parle une nouvelle fois d’une « nouvelle » violence incontrôlée et destructrice qui remplacerait les traditionnelles joutes verbales des militants — qui deviennent la propriété des représentants de partis. Chacun s’offusque de la « rixe », née d’un impossible dialogue. Mais en faisant les étonnés, on oublie une chose essentielle : la violence militante a toujours existé. Elle n’est pas plus présente ou plus dangereuse qu’elle ne le fut par le passé. Elle émane du principe même de société. Je n’invente rien d’ailleurs. Vous lirez de bien meilleures théories sur la violence sociale chez Durkheim, Bourdieu ou Arendt.

J’écrivais en 2019 : « Aucun mouvement social ne peut se passer complètement de violence. Elle reste toujours, de manière plus ou moins importante, l’un des effets du mécontentement. Sorte d’émanation propre à l’expression de masse, elle est une réponse instinctive à la complexité administrative et institutionnelle du pouvoir. » J’ajouterais que la rixe est aussi une représentation de la violence même de notre système. N’est-il pas violent de travailler à l’usine, de se courber le dos quotidiennement, de répéter les mêmes gestes incessamment, de manière étourdissante ? N’est-ce pas violent de compter ses sous avant de faire des courses alimentaires ? N’est-ce pas violent de devoir réclamer de l’argent ? La violence militante n’est pas une rupture dans l’ordre social, mais l’une des manifestations de la violence structurelle qui traverse déjà la société.
De même, la radicalisation des groupes comme la Jeune Garde ou Némésis n’est pas nouvelle. On oublie, en pensant que tout cela est contemporain, les émeutes de 1934, celles de 1968, etc. Et souvent, ce sont les boomers qui répètent : « Cette génération perd les pédales », « on n’a jamais connu une telle polarisation des discours ». C’est faux. Nous n’assistons pas à un mouvement de perdition exceptionnel. Simplement à une rupture qui se répète régulièrement, comme un cycle naturel. Comme une manifestation chronique de l’échec démocratique.
Le radicalisme et la violence qui émanent des mouvements militants ainsi que des forces publiques doivent être étudiés comme des phénomènes sociaux et non plus comme des faits rares et isolés. Je me cite à nouveau : « L’essentialisation de la violence n’est qu’un effet de la protestation de masse, le paroxysme de son affirmation. Une chose essentielle, un phénomène propre, né d’une longue histoire — sinueuse et complexe — de jeux de pouvoir. Dans notre cas, la violence n’est plus alimentée par des faits rationnels. Elle est redevenue, après un long cheminement, aussi pure que l’est sa forme première et théorique de “caractère”. »

Mais cette violence menant à la mort ou à des blessures est-elle excusable ? À vrai dire, personne ne dit cela. La mort de Quentin Deranque est regrettable, même quand elle est étudiée comme une manifestation essentielle du militantisme historique et contemporain. Par contre, il nous faut désincarner les débats. Monsieur Deranque n’est ni le premier ni le dernier à mourir du fait d’une radicalisation militante. Cette violence se place au bout de tout mouvement de militantisme radical. Elle peut et sera exprimée encore de nombreuses fois tant que nous vivrons dans un contexte social lui-même essentiellement violent.

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