Que vous consommiez du contenu TikTok ou non, vous avez sûrement entendu parler de Jean Pormanove, de Morgane Makeup ou encore de la Sandy Family. Comme beaucoup d’entre nous, j’ai été dirigée vers ces vidéos virales prenant pour personnage principal un créateur de contenu déboussolé, alcoolisé, démuni. Et depuis quelques mois, je me questionne : pourquoi le TikTok français fait-il émerger autant de profils désorientés et transforme-t-il certains d’entre eux en stars ? Que cherchons-nous à assouvir en regardant ce genre de contenus ?

Je me dois de commencer ce blog par une délimitation claire de notre sujet. Même si « classer » ces créateurs est un exercice périlleux, qui pourrait conduire à certaines maladresses, il est évident qu’un même phénomène existe et englobe ces contenus. Ici, je ferai donc référence à l’ensemble des personnalités d’Internet présentant un profil soit psychologiquement instable, soit économiquement fragile, ne disposant d’aucune aide et n’ayant pas conscience de leur situation. Mais pourquoi créer cette grande catégorie ? Car, selon moi, l’attrait que le public a développé pour ces contenus dépend d’un phénomène bien identifiable : la mode de la vulnérabilité.
Il est important de souligner la nuance que j’effectue ici : ce qui m’intéresse n’est pas le contenu produit par ces créateurs, ni même leur profil, mais davantage la raison qui pousse les Français à consommer ces contenus.
D’ailleurs, je n’invente rien : une terminologie existe déjà pour parler de cette tendance. En anglais, on parle par exemple de « poverty porn » — Emily Clough et al., Poverty Porn and Perceptions of Agency (Political Studies Review, 2023) — une tendance révélée notamment par le succès des contenus filmant des personnes sous emprise de drogues vivant sur la côte Ouest. L’idée d’une mode de la vulnérabilité rejoint aussi le concept bien connu du saviour complex . Notons tout de même que la tendance se développant sur TikTok se différencie largement du complexe du sauveur. Dans la grande majorité des cas, les « viewers » restent passifs, commentent parfois, mais aucun lien ne se crée en dehors des écrans et donc en dehors du rôle de spectateurs.
Un phénomène systémique
Le schéma est toujours le même : une personne démunie ou/et vulnérable émerge sur la plateforme TikTok. Un public se forme autour d’une vidéo « buzz ». Ce public en redemande et se fidélise aux contenus du créateur. Souvent, la première vidéo virale publiée est particulièrement révélatrice de la vulnérabilité de la personne : chute, problème de langage, alcoolisme… Autant de critères qui retiennent l’audimat. Il existe ensuite plusieurs phénomènes, qui se superposent :
1. La personne prend conscience de ce que peut lui rapporter TikTok et accentue les traits qui ont retenu les spectateurs — des traits de vulnérabilité.
2. Une personne tierce prend le contrôle de la personne vulnérable et produit du contenu par son biais.
3. Un public divisé devient fidèle au créateur : ceux qui le soutiennent et s’attachent à lui, et ceux qui, au contraire, profitent de cette vulnérabilité pour critiquer ou même harceler la personne vulnérable.
Chacun de ces phénomènes pourrait être étudié indépendamment, mais nous nous contenterons, pour le moment, de nous demander ce qui motive les spectateurs à rester sur ce type de contenu. Car si ces trois tendances existent, c’est qu’un public se crée.
La méthode TikTok
Sur TikTok, il existerait, en premier lieu, une suppression des frontières existantes entre la sphère publique et la sphère privée. Une idée que j’emprunte au chercheur Joshua Meyrowitz, qui souligne que cette disparition conduit à la diffusion de contenus originaux, autrefois impossibles à produire. J’ajouterais tout de même que, pour le contexte français, d’autres contenus bien plus datés attestent du même phénomène, dit du voyeurisme social. Nous cherchions le même genre de réactions en regardant des émissions comme Confessions Intimes, Pascal, le grand frère, Tellement Vrai, même si ces émissions télévisées étaient plus formatées.

Le sociologue Zygmunt Bauman parle quant à lui du phénomène de Consuming Life. Les créateurs deviennent, surtout sur des plateformes à haute audience, des produits de consommation eux-mêmes. Une théorie qui se confirme quand on étudie le rythme de publication de leurs vidéos, ainsi que l’appropriation par une personne « stable » de leur compte personnel. Dans la majorité des cas, d’autres créateurs gravitent autour des personnes vulnérables, faisant d’eux des « machines à sous ». C’est dans ce cas de figure que ces « success stories » finissent le plus mal, comme en atteste le cas de Jean Pormanove.
Pourquoi on aime la vulnérabilité ?
Pour ce qui est de notre attrait pour ce contenu spécifiquement, il dépendrait premièrement du comparatif que nous créons entre nous et ces personnalités vulnérables. Constater une détresse permet, en négatif, de se conforter dans notre situation socio-économique et psychologique — parfois même dans notre bonne santé physique. En gros, derrière nos écrans, nous pouvons jouir de nos acquis en constatant les « manques » d’autrui. Ça paraît pervers, n’est-ce pas ? Et bien, ce phénomène est seulement accentué par TikTok, mais est étudié depuis de nombreuses années. Le psychologue américain Léon Festinger le théorise sous le nom de downward social comparison dès les années 1950.
D’autres chercheurs attribuent cette fascination à des facteurs plus psychiques, comme l’attrait pour les vidéos à « sensations fortes ». Nous retombons alors dans l’étude de l’algorithme TikTok, qui se nourrit des « hooks » et contenus à haut taux de rétention. Je le décrivais, dans un autre article, comme une « bête cruelle ». Mais cette bête n’a-t-elle pas appris à mettre de l’avant ces contenus en raison de nos propres comportements ? Cela est fort probable au vu de la démultiplication des profils vulnérables.
Finalement, à force d’être exposés à des émotions fortes, nous perdrions notre capacité à limiter notre consommation de contenus « immoraux ». Nous serions alors les victimes de la “fatigue compassionnelle” — concept développé par Charles Figley.
Le cercle de la mode du misérabilisme
Résumons : nous sommes naturellement attirés par les vidéos mettant de l’avant une certaine misérabilité, soit parce que nous nous comparons, soit parce que nous aimons les sensations fortes. Après avoir consommé plusieurs contenus du genre — mis de l’avant par l’algorithme TikTok — nous développerions une fatigue compassionnelle, qui nous empêcherait d’adopter des habitudes morales vis-à-vis de ces contenus. Ainsi, un réel phénomène de masse se créerait et encouragerait la production de TikTok similaires.

Si je devais retenir une idée de cette courte étude, ce serait celle de la “fatigue compassionnelle”. Il me semble que cette fatigue est devenue, plus qu’un phénomène ponctuel, un véritable stigmate générationnel. Ces deux dernières générations semblent habituées aux contenus « trash », mettant en avant la misère et la vulnérabilité. Une habitude qui ne fait qu’encourager la diffusion de vidéos du même genre. Elle pourrait même favoriser une ascension progressive des TikTok à sensations fortes, poussant les créateurs à rechercher toujours plus de scènes choquantes pour capter l’attention d’un public désensibilisé, comme en atteste déjà l’ampleur des sévices infligés à Jean Pormanove.

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