Bon Dieu, peut-on enfin parler religion sans parler politique ?

Non, on ne peut pas. Si l’on prend le mot politique au sens strict, c’est-à-dire selon la définition qu’en donnaient les Grecs, celle de politikos — « qui a rapport à la société organisée » —, la religion est politique. De toute manière, peut-on encore le nier quand elle est partout, dans chaque débat public, dans chaque scandale politique, dans l’ombre de nombreuses décisions parlementaires ?

La religion est politique et, avant de l’être comme un sujet à proprement parler — le sujet de la cohabitation des cultes, de la conservation de la tradition nationale —, elle l’est parce qu’elle est un outil d’organisation des mœurs. Que l’on se dise laïc ou non, les liens entretenus dans l’Histoire entre politique et religion les rendent indissociables lorsque l’on en vient à étudier les schémas systémiques auxquels se soumettent nos sociétés occidentales. Bien sûr, nous nous en sommes détachés de manière sacrée. Nous ne pratiquons plus la religion de manière républicaine. La France n’est pas un pays religieux… mais peut-on vraiment dire cela ? La religion façonne. Elle conditionne. Elle formate.

Attention, l’usage du mot « religion » a son importance ici, car je ne l’utilise pas de la même manière que j’utiliserais la « foi » ou le « sentiment religieux ». Dans le cadre de cette réflexion, je définirais la religion comme « le rapport de l’homme à l’ordre du divin ou d’une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes de dogmes ou de croyances, de pratiques rituelles et morales ». La partie qui nous intéresse ici étant « tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes ». Avons-nous, en 1905, réellement effacé l’influence du système religieux chrétien sur la France ? Absolument pas. Il n’y a qu’à voir les revendications des nouveaux partisans de l’extrême droite quant à la préservation de la « culture catholique ».

Alors admettons-le : la religion est politique, et la laïcité à la française, c’est-à-dire l’effacement des cultes, est un idéal absurde — même s’il est fondé sur de bonnes intentions.

C’est un schéma de pensée que j’ai dû suivre pour résoudre un débat que je vois partout sur les plateformes, que l’on peut résumer dans cette question : « Pourquoi dit-on que le catholicisme est de droite ? » Quand je lis les textes, quand je vis ma propre vie religieuse, tout me dit le contraire. J’ai l’image d’un Dieu proche des pauvres, originaire du Moyen-Orient, miséricordieux, bien loin du Jésus — Dieu — blanc, chaste et juge que l’on voit partout. Je me passerai d’afficher ici mon positionnement — même si on le devine largement —, autant face à la foi que face à la politique, mais je dirai cela : n’ai-je pas choisi le Jésus que je voulais en piochant ici et là ? N’est-ce pas ce que nous faisons tous ?

L’image du Dieu chrétien n’est ni l’une ni l’autre. Il est autant strict qu’il est miséricordieux. Mais puisque la religion est politique, il est devenu, en France, l’étendard d’une droite largement conservatrice, si ce n’est réactionnaire.

Je m’explique. Si l’on admet que l’Histoire a lié la politique à la religion et si l’on admet que, comme moi, chacun a joué au jeu du « je prends ce qui va dans mon sens », alors il est logique que l’on se retrouve avec l’image dominante du Jésus « de droite ». Il est celui qui répond le mieux aux attentes des personnes de pouvoir, historiquement. Maintenant que nous sommes dans une société plus diversifiée, la question se pose et deux « dieux » semblent se battre l’un contre l’autre. Mais si l’on y croit, il est censé n’en exister qu’un seul.

image libre de droit

Je lisais, l’autre jour, une liste interminable de commentaires sur TikTok affirmant qu’on ne pouvait pas « être de gauche » et être catholique. On le peut, dans la mesure où chacun a choisi les images qui lui correspondaient dans les textes. On le peut de la même manière qu’on peut être catholique et de droite. Pour résumer, je dirais que la religion est politique par essence, mais qu’elle n’est pas plus de droite que de gauche. La France historique en a fait une religion dite « de droite » ; la France d’aujourd’hui en fera peut-être autre chose — même si l’on ne semble pas s’orienter vers cela.

Dans tout cela subsiste tout de même le « sentiment religieux ». Même si les plus marxistes de mes lecteurs me diront que ce sentiment est le produit d’une oppression politique, je pense qu’il se soustrait à notre débat. Car si l’on se contente de lire les textes strictement, sans faire de choix sur ce que l’on garde ou non, Dieu est absolu. Il est autant de droite que de gauche puisqu’il est tout. Et c’est peut-être de là que naît le vrai sentiment : de cette force englobante.

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                Organise la société → Dimension POLITIQUE
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                      Défend ses intérêts
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            Influence l’interprétation des textes religieux
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              Sélection des éléments compatibles avec
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    Exemple : représentation d’un Jésus conforme à l’idéologie dominante
    (si pouvoir conservateur → Jésus blanc et conservateur)

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