Imaginez : vous vous promenez sur un chemin de cailloux. Votre cape traîne au sol et ramasse au passage les feuilles mortes écrasées qui témoignent de la fin de l’automne. Il fait froid, suffisamment pour qu’une légère brume s’échappe de votre bouche. Vous gardez la main sur le pommeau de votre épée, prêt à dégainer au moindre mouvement venant de la forêt. Elle vous entoure, obscure, à l’exception de quelques torches qui guident vers le domaine des elfes. C’est un passage sacré que peu de personnes empruntent. On ne peut se rendre chez les Eldars que si l’on y est invité.
Par chance, ce n’est pas ma destination. J’ai perdu la trace de mon compagnon au tout début de la bataille, qui s’est essoufflée depuis quelques heures. On n’entend plus que la joie du camp des Hellequins — ils ne sont pas du genre discret. La journée m’a fatiguée, mais elle m’a aussi appris que je pouvais me battre, me jeter dans une mêlée de gros bonshommes en armure, « les lourdement armés », comme on les appelle. Je marche tout droit vers les cris de liesse, je sais que j’y retrouverai Harald.
Une vibration dans ma poche. Je l’ignore, trop pressée de rejoindre la fête pour me préoccuper de sa provenance. Je croise un groupe de femmes qui semblent épuisées, incapables de continuer à célébrer. La bataille fut rude. Une autre vibration… c’est agaçant. Je veux l’ignorer. Elle est comme un rappel à la réalité. Mais quelle réalité ? Après autant de temps à combattre et à imaginer, on ne sait plus vraiment. Encore une… Je sors mon téléphone de ma poche et la magie s’éteint. Une notification Instagram, même pas quelque chose d’important, mais pendant quelques instants je retombe dans le quotidien, celui de Clémence qu’Ellwenn oublie. J’ai simplement consulté mon téléphone, mais tout autour de moi a perdu de son éclat.

Depuis un an, je pratique le GN, le grandeur nature, plus connu en France sous le nom de LARP, acronyme anglophone signifiant Live Action Role Play. Histoire de casser tout de suite les a priori, je vais commencer par vous décrire ce que n’est pas le grandeur nature. Il n’est pas du théâtre. Il n’est pas de la reconstitution historique. Il n’est pas non plus une mise en scène impliquant une quelconque intimité.
Le LARP est une version active d’un jeu bien plus connu du grand public : Donjons et Dragons. Pour faire court : je construis un personnage que j’inscris dans l’univers développé par le grandeur nature auquel je participe. Ce personnage n’est pas « moi », mais il s’inspire souvent de mon caractère, de mon vécu ou de ma profession. À l’inverse, certains joueurs préfèrent se construire un alter ego complètement différent de leur personnalité quotidienne. Et c’est là que cela devient intéressant. Une passion proche du dédoublement de personnalité, je l’admets, mais qui est certainement l’expérience la plus enrichissante de ma vie.
Vous y avez cru à cette illusion, n’est-ce pas ? Eh bien, je n’ai rien inventé. C’est ce qu’il est possible de vivre en LARP, du moins si l’on y met les bonnes intentions. Pour que cela fonctionne, il y a certaines règles :
Respecter l’illusion des autres. Si tu ne veux pas de cette illusion, fais en sorte de ne pas déranger l’expérience des autres participants. Pas de téléphone visible, pas de langage trop contemporain — tu ne diras pas que tu travailles dans l’informatique, mais que tu es alchimiste.
Se jeter dans l’inconnu. C’est l’occasion de parler à des personnes que tu n’aurais jamais abordées dans ton quotidien, à ce grand barbu d’1,90 m qui joue aux dés sur la table où tu bois ton cidre.
Essayer d’y croire toi-même. Laisse-toi porter par ce qui t’entoure, tout est fait pour que tu vives une expérience immersive : décors, costumes, langage.
Ne pas être trop exigeant historiquement. Le GN, ce n’est pas de la reconstitution. Tu risques de te faire attaquer par des trolls et quelques rats humanoïdes.

Au Québec, où j’ai vécu pendant quatre ans, le grandeur nature est une activité tout à fait commune. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais les Québécois ont une propension à cette activité tout à fait étonnante. Il n’est pas rare de croiser un collègue ou un voisin lors d’une aventure. Finalement, j’ai tout de même une théorie. Je pense qu’en Europe, nous avons déjà trop de matière pour imaginer. Nous avons les châteaux, les villes et villages médiévaux, l’histoire apprise au collège, les images inscrites dans notre spectre culturel. De l’autre côté de l’Atlantique, il y a moins de références — même si, entendons-nous bien, le Québec et le Canada ne sont pas pour autant dépourvus d’histoire précoloniale. Cela motive la créativité : il faut tout imaginer.
Ne vous méprenez pas, il existe des LARP en France, mais très peu de terrains construits pour l’occasion. On comprend l’ampleur que peut prendre l’activité lorsqu’on se rend à Bicolline, le plus grand GN du Québec. Un terrain de plus de 1,4 km², plus de 240 bâtiments. Ils sont construits uniquement pour le LARP et ne peuvent être occupés qu’à de très rares occasions en dehors du jeu. Quand on entre au « duché », on change de vie.
Les premières fois sont étranges. On pense qu’on n’y arrivera pas, que c’est trop difficile de devenir quelqu’un d’autre et d’échanger avec des types en cape sans pouffer de rire. Puis, après quelques heures, la magie opère. Pour certains, cela peut être plus long ; pour d’autres, plus immédiat. Mais les effets sont souvent les mêmes : on se libère de quelque chose, le temps d’une soirée, d’une journée ou d’un week-end. D’ailleurs, je n’y resterais pas trop longtemps, comme certains le font. J’aurais trop peur de ne pas pouvoir en revenir.
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